TALI AMITAI-TABIB

Artist statement

To Discover America – 2016

Dans la série To Discover America, Tali Amitai-Tabib puise dans les archives de l’histoire de la photographie américaine en s’attardant particulièrement sur la représentation de la femme au sein de l’image. L’artiste a longuement étudié les photographes des années 1930 aux années 1950 tels que Dorothea Lange, Arthur Rothstein, Ben Shahn ou encore Jack Delano. Quatre années de travail ont été nécessaires pour aboutir à cet ensemble dans lequel Tali Amitai-Tabib interroge, d’un point de vue strictement féminin, la notion de conquête de nouveaux territoires, comme métaphore d’un cheminement intérieur.

Elle garde une large place à la subjectivité et commente : « Je veux raconter une histoire, je ne suis pas obligée de dire la vérité ». L’artiste part d’une histoire ou d’un événement contemporain et en présente sa propre vision à travers la technique du montage photographique.

To Discover America s’attarde principalement sur les femmes des années 30 aux années 50 que l’artiste intègre dans des paysages souvent déserts et parfois sombres. L’ambiance de l’image porte une certaine inquiétude ; elles apparaissent seules, et semblent devoir affronter les multiples dangers du monde.

 


 

Série Trudl – 2014

Trudl Böhm-Williams était la cousine de ma mère. Elle est née à Monaco en pleine première Guerre Mondiale. Comme pour bien d’autres juifs, l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1934 l’empêcha de continuer à étudier ou de travailler.

Elle fut envoyée par ses parents en Palestine et deux ans plus tard elle partit pour aller en Italie. Début 1939 elle trouva refuge en Grande-Bretagne. Une partie de sa famille fuit aux Etats Unis, en Colombie et en Palestine.

Son père, devenu veuf, fut le seul qui resta en Allemagne.

Dans la même année elle épousa un gallois qui, à ce moment là, servait dans la Royal Air Force. Elle habitait et travaillait à Londres. Son mari la rejoignait de temps en temps lorsqu’il  avait des permissions. Elle faisait face aux raids aériens sur Londres et se préoccupait du sort de son père.

Sa fille, unique, Patricia Rosa, naquit au début de l’année 1941. Pour leur sécurité, son mari les envoya dans la maison de ses parents à Brynamman, un village dans le sud du Pays de Galles, où elles restèrent jusqu’à la fin de la guerre. Après la guerre, elle envoya des courriers à sa famille en Colombie, pour demander une aide financière en urgence. La correspondance dura encore trois années, puis s’arrêta.

Personne ne savait où elle était ou pourquoi elle disparut. Tous les efforts de sa famille pour la trouver pendant des années furent sans succès.

En 2008 j’ai décidé de résoudre le mystère de la disparition de Trudl. Pensant qu’elle était probablement décédée, j’ai décidé de me focaliser sur la recherche de sa fille. Le manque de détails freina considérablement mes investigations. En tout, la recherche dura deux années, je m’étais, entre autre, adressée à un détective privé à Londres qui finalement réussi à la retrouver.

La relation établie avec Patricia n’apporta pas de réponses complètes à la disparition de Trudl. Toutefois j’ai appris d’elle qui était sa mère, les difficultés auxquelles elle avait dû faire face et sa lutte quotidienne pour sa survie pendant la plupart de sa vie en Angleterre.

« Elle a toujours rêvé d’être une photographe » m’a dit Patricia.

En 2012 j’ai voyagé deux fois en Grande-Bretagne. J’ai essayé de retracer le parcours de la vie de Trudl. J’ai voyagé dans les endroits où elle avait vécu, travaillé et passé ses vacances. J’ai écouté les gens qui la connaissaient me parler d’elle. J’ai compris sa lutte et ses rêves. Je voulais photographier ce qu’elle aurait pu voir avec ses yeux, pour être l’appareil photographique qu’elle n’avait jamais eu. Avec un simple appareil et des retouches numériques, j’espère avoir accompli son rêve et avoir raconté son histoire.

Tali Amitai-Tabib

 


 

Série Lomo – 2011

Dans sa forme, Série Lomo est une succession de clichés pris sur plusieurs années aux hasards des lieux (Tel-Aviv, Vienne…), des rencontres, des instants. L’artiste nous invite à feuilleter son carnet de souvenirs, sans commentaires, sans indications, juste au fil de ses émotions.

Son appareil photo de marque “Lomo” est un petit outil simple et facile à transporter. Sa simplicité est sa force car il se tient toujours à portée de main. Tali Amitai-Tabib est une véritable “Lomo-Trotteuse”, elle ne s’en sépare jamais dans ses voyages pour pouvoir saisir sur l’instant, presque sans a priori, sans y réfléchir, un visage ou un paysage des plus intime.

Comme une image rêvée, le Lomo contrefait la lumière. En effet, toutes les photos ont la caractéristique d’avoir un halo de lumière qui enserre le sujet, créant ainsi une autre lumière, presque irréelle, comme extraite d’un songe.

Tali Amitai-Tabib

 


 

Série Concert Halls – 2008

La musique a toujours joué un rôle crucial dans ma vie de femme et d’artiste. Vienne était une destination incontournable pour moi, au sens où elle revêtait une double portée symbolique : capitale mondiale de la musique aux XVIIIème et XIXème siècles, elle est toujours aujourd’hui une ville où la musique se « fait », se joue, s’interprète. En ce sens, elle m’est apparue comme une passerelle culturelle emblématique entre les siècles, entre ce qui y a été composé et ce qui peut être écouté tous les soirs dans ses nombreuses salles de concert.

Pour la première fois dans le cycle des Cultural Stations, je me suis laissée photographier des personnages : des musiciens un jour de répétition. Le caractère éminemment vivant de la musique à Vienne aujourd’hui ne me donnait quasiment pas d’autre choix. 

Sur un plan plus formel, l’exemple d’un piano posé sur la scène d’un théâtre vide m’a permis de pousser plus avant cette recherche plastique sur la question de l’espace immense qui se remplit de la présence d’un objet aux proportions bien plus infimes. Ce vide n’en était pas un ; la lumière, les sons et la projection mentale du spectateur de chaque photographie trouveront peut-être à s’amarrer aux perspectives et aux géométries rigoureuses de ces architectures.

Tali Amitai-Tabib
Tel Aviv

 


 

Série The author’s space – 2007
Bureaux d’écrivains et poètes israéliens.

Nous lisons des livres sans être jamais amenés à rencontrer leurs auteurs. Les médias nous en parlent, nous montrent une image publique et nous donnent ainsi l’illusion de les connaître. Dans le projet The author’s space, j’ai essayé de tirer leur portrait au-delà de la présence physique en photographiant leur espace le plus intime : leur bureau.

Dans mes séries sur les bibliothèques, les musées et les salles de concert, nous nous trouvons en présence d’espaces publics, façonnés tant par des architectes que par les générations successives d’œuvres exposées. Ici, l’espace est organisé par l’artiste pour son propre travail.

Un second axe de réflexion m’a paru pertinent : confronter l’intemporalité de lieux destinés à perdurer avec la vie éphémère d’un bureau qui disparaîtra en même temps l’écrivain qui l’utilise. La littérature israélienne contemporaine se produit dans ces lieux de travail et j’ai cherché à fixer dans le temps leur réalité physique, comme un moyen d’approcher le concept de l’inspiration artistique.

Tali Amitai-Tabib
Tel Aviv

 


 

Série Museum – 2007

Quand je suis née, Israël avait cinq ans. Presque tout ce qui se trouvait autour de moi venait à peine d’être construit. Les villes, les quartiers me paraissaient vierges de tout vécu et de toute couleur. Les habits que nous portions ressemblaient à des uniformes, tant leurs couleurs délavées n’attiraient pas le regard. Enfant, je me sentais très insatisfaite de ce que je voyais. Je n’avais encore rien connu d’autre que mon environnement le plus immédiat mais j’avais la certitude qu’il existait quelque part un monde coloré et riche de diversité.

Trente-cinq ans plus tard, j’ai entrepris un « dialogue photographique » avec différentes formes d’expression artistique envisagées dans leur espace de présentation : bibliothèques d’Oxford, musées de Florence et salles de concert de Vienne. Dans ces lieux que j’ai scrupuleusement veillé à vider, la trace de l’homme et les mouvements de la lumière apparaissent comme les métaphores du savoir et de la création.

Je vise à explorer le rapport de l’objet à l’espace qui l’entoure. Dans le cas des musées de Florence, j’ai été intéressée par cette dialectique récurrente autour de la question du beau, qui se joue entre les œuvres exposées et la magnificence de l’architecture des palais. Les salles y sont souvent très spacieuses ; certaines sont tellement remplies de sculptures et de tableaux que d’autres suscitent l’étonnement tellement elles semblent vides. Et à chaque fois, la lumière naturelle que j’ai eu l’autorisation de laisser pénétrer en ouvrant les volets, est venue apporter harmonie et sentiment de puissance à ces mises en scènes de musées. 

Tali Amitai-Tabib,

 


 

Point de vue

Série libraries – 2001

Lorsqu’on évoque le terme « bibliothèque » en art contemporain, deux œuvres majeures s’imposent à l’esprit, comme des points de départs pour explorer ce thème : la bibliothèque d’Anselm Kiefer – The High Priestess : Land of The Two Rivers (1985-89) et, de Micha Ullman,  la Bibliothèque sous-terraine de la Bebelplatz à Berlin (1995). Ces œuvres sont en réalité des mémoriaux – l’un comme berceau de la civilisation mésopotamienne, l’autre comme témoignage des autodafés le 10 mai 1933. Dans les deux cas, le concept de « la bibliothèque », en tant qu’entrepôt du savoir humain, de la recherche et de la création, semble s’écrouler et ce qui demeure prétend témoigner de la vacuité du présent.
Dans ce contexte, les bibliothèques photographiées par Amitai-Tabib – musées qui portent et préservent ce que l’humanité a emmagasiné au cours de son existence, et malgré son existence – sont présentées avec une idée de la tranquillité et du bien-être. Ses bibliothèques sont vides de tout utilisateur.
Point de personnage ; seuls les aménagements prévus pour lui (une chaise déplacée qui attend son occupant ; une lampe de table) attestent qu’il n’est pas encore arrivé, à moins qu’il ne soit déjà parti. Néanmoins, la mesure de la culture humaine y est clairement palpable : les espaces sont organisés avec méticulosité, avec une symétrie bien équilibrée tandis que le maillage géométrique des allées d’étagères sans fin semble proposer un cadre à la photographie. La lumière qui revient par les fenêtres et les portes souligne avec netteté les dispositifs architecturaux. L’extérieur, pour sa part, reste presque toujours hors du champ et laisse l’idée de l’intimité voire de l’enfermement prédominer dans toutes les œuvres.
Dans presque toutes les photographies de cette série, Amitai-Tabib parvient à cacher plusieurs détails de la bibliothèque, qui se trouvent comme incorporés, absorbés par l’espace devenu à son tour un site sacré imposant le silence à qui le pénètre. Et en même temps, l’atmosphère énigmatique du lieu semble se diriger vers le dehors, mystérieux et visionnaire.
Cette oscillation entre le sentiment d’être enfermé sans possibilité de sortie et cette lumière si travaillée qu’elle suscite un infime tremblement nous est familière puisqu’elle appartient à une autre bibliothèque, considéré comme une des principales réalisations architecturales de la renaissance : la bibliothèque Médicis à Florence. Ses célèbres escaliers ont profondément influencé la conception du sublime de Mark Rothko et influencé les peintures murales qu’il avait prévues pour le restaurant « Four Seasons » du Seagram Building à New York, juste à son retour de Florence en 1959 : « après y avoir travaillé pendant quelques temps, j’ai réalisé que j’étais inconsciemment sous l’influence des murs de Michel-Ange dans la montée d’accès à la bibliothèque Médicis de Florence. Il était parvenu à atteindre cette idée que je poursuis – donner au spectateurs le sentiment qu’ils sont piégés dans une pièce dont les portes et fenêtres ont été murées, si bien que la seule chose à faire est de se taper la tête contre les murs ».

Mordechai Omer

Extrait de la préface du catalogue de l’exposition Libraries à l’université de Tel Aviv (Genia Schreiber University Art Gallery, 2001)